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Lorsque je repris conscience, je vis à travers les rayons de la Lumière du Monde d'en-Haut la silhouette de mon cadavre mutilé qui dérivait devant moi. Je réalisais alors que j'étais morte !
Telle une montgolfière sous-aquatique, ma coquille délestée d'une partie de mon corps s'élevait vers le ciel de l'océan.
Plusieurs jours s'étaient écoulés. Autour de moi tout était sombre et je continuais à suivre ma coquille désormais vide. Cela ne m'empêchait pas de me poser des questions. La vie avait-elle un sens ? Je n'en savais toujours pas plus à ce sujet, mais ma vie était-elle finie ? Y-a-t-il un Après ? Il semble bien que la réponse soit oui mais compliquée comme je suis, je me demandais s'il avait un sens. Pourquoi dérivais-je à la poursuite de cette coquille qui se dégradait de jour en jour? Etait-ce une malédiction ? Mais oui, à force de maudire Mère Nature, celle-ci m'avait punie! Mais peut-être voulait-elle simplement me donner une leçon ? Que pouvait-il m'arriver de pire maintenant que j'étais morte ! J'avais l'impression d'avoir à vivre une aventure extraordinaire. L'optimisme prit le dessus et pour la première fois depuis longtemps, je me sentis heureuse. Je concentrais mon attention sur la seule chose que je pouvais voir : ma dépouille et son environnement immédiat.
L'eau s'était infiltrée dans toutes les loges de ma coquille et celle-ci s'enfonçait lentement pour finalement se déposer à une centaine de mètres de profondeur, assez loin du lieu de ma mort. Le fond était constitué d'une fine boue carbonatée jonchée d'autres débris organiques pour la plupart partiellement enfouis. J'en avais souvent vu de mon vivant et les restes de mes repas venaient se déposer ainsi. Je fus surprise de voir à quelle vitesse le fin sédiment s'insinuait dans tous les recoins de ce qui avait été mon squelette. Rapidement toutes traces de mon Etre avaient disparues dans la boue. J'étais dans le noir absolu.
Je pensais être arrivée au terme de mon aventure et j'attendais qu'il se passe quelque chose mais rien ne se passa. J'essayais de comprendre la leçon qu'il y avait à tirer de tout cela mais je ne comprenais pas. Soudain, le temps s'accéléra, les jours se firent heures, puis minutes puis secondes. Je me rendis compte que je ressentais la boue qui comprimait ma coquille. Le poids du sédiment devenait de plus en plus important et je sentais l'océan croître au-dessus de moi. Là haut, la vie continuait et la mort aussi...
Heureusement ma coquille s'était remplie de sédiment, ce qui compensait l'énorme pression qu'elle subissait. La température commença à augmenter insensiblement au fur et à mesure que l'enfouissement se poursuivait. L'eau chauffée et chassée par la pression se mit à migrer alors que la boue durcissait. Atome après atome, la matière se réorganisait, calcium, carbone et oxygène se trouvaient piégés dans des réseaux cristallins, formant calcite ou aragonite; la silice combinée à l'oxygène ne trouvant pas d'endroit où se loger se rassemblait pour former des nodules de silex. J'entendis des craquements, des crissements, comme si la matière devenait vivante. Peut-être était-ce cela aussi la Vie ? Ainsi, la boue se fit roche. Je sentais la substance même de ma coquille se transformer. La calcite qui la formait fut dissoute puis remplacée par un mélange de fer et de soufre. Se superposant à l'impression d'écrasement, je ressentis comme un étirement qui dura très longtemps avant de s'estomper. Cela avait dû durer des millénaires et ma coquille s'était légèrement déformée, mais était-ce encore ma coquille ?
Après un temps incommensurable, je sentis que quelque chose d'important se passait. Souvent, la terre tremblait en de sourds grondements. Je ressentais un serrement au plus profond de mon être comme si quelque chose qui me touchait de très près était en train de mourir. Pourtant il ne s'agissait pas de quelque chose de vivant. Sans vouloir le croire, je compris que l'océan dans lequel j'étais née se refermait inexorablement. C'était inimaginable mais pourtant c'était vrai.
La température et la pression s'étaient stabilisées, il y avait des dizaines de millions d'années que j'étais morte. Le temps s'écoulait toujours aussi vite mais un million d'années ça reste très long, même en accéléré... Je ne comprenais toujours pas ce que je faisais là, à cuire à petit feu dans l'obscurité totale. La mort est quelque chose d'étrange, tous les êtres sont-ils condamnés à rester près de leur cadavre pour l'éternité ? Le hasard serait-il le seul responsable de tout ce qui est ? Non, ça n'aurait pas de sens. Il doit, il faut qu'il y ait autre chose qui donne une raison d'être à tout cela. Je compris soudain que la Nature ne comptait pas en individus bien que chacun fût important, mais qu'elle comptait en populations. De plus, elle avait le Temps, énormément de temps. Je réalisais à quel point ma volonté de tout comprendre, coincée dans une fraction d'espace et de temps, avait été présomptueuse et je commençais à regretter d'avoir porté un jugement si rapide sur des choses qui me dépassaient tellement. Mais après tout, la Nature ne m'avait-elle pas donné la conscience ?
Soudain, je sentis une nouvelle douleur, encore plus profonde que la précédente. C'est comme si le monde basculait, des dizaines de milliers d'espèces disparurent en quelques millénaires! Je me dis que c'était la fin du Monde ! Puis j'entendis des continents s'entrechoquer, se ployer et se rompre. Quelle force pouvait-être à l'origine de tous ces bouleversements ? Un être pouvait-il être assez puissant pour faire de tels ravages ? Dans le même temps le poids des roches qui m'écrasaient devint moins important. Je me mis à avoir peur, toute morte que j'étais. J'arrivais à me rassurer et je décidais d'attendre et de faire confiance en la Nature que je commençais à voir sous un autre jour.
Après plusieurs phases d'intenses déformations, les tremblements de terre se firent de plus en plus rares. De nouveau, le silence emplit les ténèbres et l'eau réapparut. Je fus tout d'abord heureuse de retrouver mon élément mais je compris bien vite que celle-ci agissait comme un acide, rongeant la roche. J'avais peur de voir mes restes irrémédiablement détruits. Mais l'eau disparut de nouveau et j'entendis de grands raclements et des craquements qui ne ressemblaient en rien à tout ce que j'avais connu avant. Le froid pénétra jusqu'à moi. Je sentis que c'était encore l'eau qui était la responsable, mais l'eau sous une forme solide ! L'eau revint, puis de nouveau les craquements, ceci à plusieurs reprises.
Le temps se mit à ralentir mais il s'écoulait encore plus rapidement que lorsque j'étais vivante. Une douce chaleur commençait à envahir la roche, et l'eau continuait son travail destructeur, dissolvant le calcaire pour ne laisser que l'argile qui s'insinuait dans la moindre fissure et en surface, elle participait à la formation d'un sol. Les changements devenaient de plus en plus fréquents, des blocs s'effritaient, des racines en bousculaient d'autres dans leur course vers l'eau salvatrice. Des chocs métalliques puis des explosions brèves et très violentes se firent entendre, et le temps ralentit encore. L'érosion s'accélérait car un autre élément s'était ajouté aux variations de températures et aux précipitations. Cet élément, plus virulent que l'acidité de l'eau et que la morsure du froid, c'était l'Homme. Dernière invention de la Nature parmi les mammifères, j'allais apprendre plus tard que comme moi, il pensait, comme moi, il était libre et peut-être aussi, prisonnier de sa faculté de penser. Je comptais les impacts de ses outils sur la roche et j'entendais le pas de ses chevaux et le grincement des charrettes sur les chemins qu'il avait taillés dans la montagne. La pluie se fit de plus en plus acide et le pas des chevaux se fit rare.
Le temps avait repris un rythme normal quand soudain, un trait d'une lumière plus aveuglante que toutes celles que j'avais connues atteignit mon refuge. Des coups délicats se rapprochaient de mon empreinte et doucement, le bloc qui me surmontait se déplaça et une silhouette se découpa sur le ciel le plus bleu et le plus uniforme que j'ai jamais vu depuis mon océan natal. Il me fut alors permis de voir le Monde, je flottais dans l'air, je sentais le vent et les parfums. Je compris que j'étais dans le Monde d'en haut; celui que je redoutais entre tous, car je croyais que rien ne pouvait y vivre. L'homme dégagea le fossile de ma coquille avec précaution. A ma grande surprise, il brillait d'un merveilleux éclat doré, la découpe de mes loges formait comme une dentelle et les marques infiniment anciennes des dents de l'Ichtyosaure étaient bien visibles. Un frisson se mêla à mon étonnement en me remémorant cette bataille pourtant vieille de plus de 150 millions d'années...
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