"Chapitre 4 : le voyage"


Je retournais dans le monde d'en bas qui avait bien changé. Les champs de crinoïdes s'étendent plus profondément qu'avant, les courants ont changé, les eaux froides des pôles descendent vers l'équateur en voyageant en profondeur alors que les eaux chaudes, moins denses, font le chemin inverse mais en surface. Ceci est dû à l'orientation Nord-Sud de l'Atlantique qui lui permet de recouper les différentes zones climatiques contrairement à la Téthys qui s'étendait d'Est en Ouest. De plus, la Terre possède maintenant des calottes polaires, fait qui n'existait pas au Jurassique car la plus forte teneur en gaz carbonique dans l'atmosphère induisait un effet de serre plus important.

Les requins blancs hantent toujours les profondeurs mais ils sont plus petits qu'avant. Ma joie fut extraordinaire lorsque je trouvai mes cousins les nautiles dans un coin de l'océan Indien! Ainsi ils étaient toujours là, les dizaines de milliers d'espèces d'ammonites que nous étions avaient disparu et ces patauds de Nautiles étaient toujours là! Mais pour la première fois, je vis en eux l'avenir des céphalopodes à coquilles.

La nuit tombée, j'eus la curiosité de retourner dans le Monde d'En Haut. Ma surprise fût totale en découvrant un magnifique ciel étoilé. Je ne l'avais jamais vu depuis l'océan. Je m'élevais doucement au-dessus de l'eau, fascinée par les étoiles. Lorsque je me retournai, la Terre m'apparu dans son ensemble, toute bleue dans le ciel le plus noir que je n'avais jamais vu. Au fur et à mesure que je m'éloignais, la lune entra dans mon champ de vision, plus blafarde que jamais. Alors que la Terre n'était plus qu'une magnifique étoile bleue au côté des étoiles blanches qu'étaient Vénus et Mercure, je croisais la planète Mars entourée de ses deux étranges petits satellites. Le rouge du sol martien contrastait avec la blancheur éclatante des calottes polaires et les faibles rayons du soleil faisaient fondre la fine couche de givre formée pendant la nuit hivernale de l'hémisphère nord. Une étoile rouge avait rejoint les autres lorsque je dépassai les premiers satellites de Jupiter, la planète géante dont l'atmosphère d'hydrogène et d'hélium tourmentée par des tempêtes démesurées étalait une palette de couleurs vives en de nombreux tourbillons et volutes. J'avais parcouru plus d'un milliard de kilomètres depuis la Terre lorsque Saturne apparut parée de ses magnifiques anneaux qui ressemblaient à un gigantesque disque microsillon. Pour aller à la hauteur d'Uranus il me fallut un peu plus de temps. La planète verte tournait couchée sur le flan comme si une collision titanesque l'avait fait basculer. Plus loin encore, je croisais Neptune, autre planète bleue, accompagnée de son plus gros satellite Triton dont j'observais avec étonnement les immenses geysers de glace de huit kilomètres de haut. Après avoir dépassé le couple Pluton/Charon qui tournaient l'un autour de l'autre sous les rayons blafards d'un soleil dont on ne distinguait plus le disque, je ne rencontrais plus que de petits corps glacés dont certains étaient parfois précipités vers le soleil pour connaître quelques jours de gloire. Les hommes trembleraient alors en regardant passer la comète dans le ciel, puis elle continuerait son voyage dans l'anonymat le plus total. Le Soleil se perdait dans l'ensemble des étoiles de la galaxie, le ciel avait la même apparence que depuis la Terre mais le Soleil faisait partie du firmament.

Alors que je m'éloignais encore, la galaxie m'apparut dans son ensemble, entourée des Nuages de Magellan. Bientôt, les deux cents milliards d'étoiles de notre galaxie (la Voie Lactée) ne formaient plus qu'une minuscule tache floue. Le ciel était plus noir que jamais et chaque point brillant était une galaxie composée de milliards d'étoiles. Il y a des centaines de milliards de galaxies.

Il me fut permis de ressentir la courbure de l'espace-temps sur lequel la lumière glisse comme sur un toboggan invisible. Je vis des trous noirs et les déchirures qu'ils avaient faites dans l'espace de par leur extraordinaire densité. J'entendis vrombir un pulsar qui tournait au fond de son trou spatio-temporel comme la soupape d'une cocotte minute devenue folle, en essayant de disperser l'énorme énergie cinétique accumulée lors de l'explosion colossale qui mit fin à sa vie d'étoile. Je vis

 

la relativité du temps lui aussi prisonnier, collé à l'espace dans une étrange dualité. Je vis le temps se convertir en espace et l'espace se convertir en temps. Je vis la matière se désintégrer en énergie pure au contact de son contraire, l'antimatière. De même, je vis la matière se former à partir d'énergie. Puis vint le moment où je m'approchais de la Source, c'est de là que vient toute l'énergie de l'Univers, c'est la source de tout savoir, c'est la source de l'Espace et du Temps. C'est quelque chose d'infini, qui n'a jamais connu de commencement et qui n'aura pas de fin. La Source est partout car elle est le contenu et le contenant de l'Univers qui, lui-même, n'est qu'un des multiples aspects de la Source. Ma petite personne aurait dû se sentir complètement insignifiante face à une telle immensité. J'étais comme une goutte d'eau face à la mer, elle est minuscule mais pourtant, la mer n'est rien sans la goutte et la goutte n'est rien sans la mer. L'entité mer n'a pas plus de valeur que l'entité goutte. Elles sont toutes deux les aspects d'une seule et même chose : l'eau.

La leçon qui m'était donnée dépassait de loin tout ce que j'avais pu imaginer. J'avais franchi les limites du rationnel.

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